La fleur atomique au fusil

Le feu chef d’Etat-major des armées Pierre de Villiers l’avait mauvaise : pas question de « se faire encore baiser », avait-il dit devant les annonces d’un budget des armées raboté de 850 millions d’euros alors que le président nouvellement élu, Emmanuel Macron, avait fait de l’augmentation de celui-ci une promesse de campagne. Mais entre-temps, l’euphorie d’une élection, partagée presque ironiquement entre le plébiscite et l’abstention, a laissé place à l’impossibilité concrète de se conformer à la réduction du déficit national promise depuis si longtemps à Bruxelles. Et voilà comment le budget de l’armée s’est retrouvé endeuillé de quelques valises pleines de billets, une révélation aux lourdes conséquences qui doit beaucoup à la bourde du Ministre de l’Action et des Comptes publics Gérald Darmanin, qui a dévoilé bien trop tôt et publiquement ces coupes budgétaires. Pierre de Villiers n’était pas content et il l’a fait savoir en critiquant la cohérence du chef de l’Etat. Ce dernier, Emmanuel Macron, l’était encore moins devant ce crime de lèse-majesté et n’a pas manqué en retour d’humilier publiquement “Pierre Le Jolis de Villiers de Saintignon”, qui a fini par en rendre son képi le 19 juillet dernier. Un événement historique ? La belle histoire.

Bomber le torse

Après tout, « Un ministre, ça ferme sa gueule. Et si ça veut l’ouvrir, ça démissionne », comme l’exprime cette maxime éculée qui sera certainement le seule souvenir que l’on en viendra à conserver de Jean-Pierre Chevènement. Seule problème, Pierre de Villiers n’était pas ministre. Et l’égo d’un Emmanuel Macron qui se permettait déjà de choisir ses journalistes (quand il ne veut tout simplement pas en recruter dédiés au seul but de valoriser la moindre de ses actions) ne cesse d’apparaître comme surdimensionné. Et pourtant, si celui qui se propose de donner des leçons d’écologie au monde entier et aux Etats-Unis en particulier en n’en bougeant pas une, se donnait la peine d’y réfléchir, la solution n’est pas loin : le démantèlement de l’armement nucléaire français. Et celle-ci, outre des économies monstrueuses et un sacré coup de communication qu’il aime tant, lui permettrait enfin de donner du grain à moudre à la crédibilité d’une pensée si complexe que le péquin de base ne cesse de se demander si telle brillance ne conduira pas inexorablement à l’auto-combustion du président pour le moment bien plus icarien que jupitérien[1].

Car le joyeux attirail de destruction français coûte la bagatelle de 3,5 milliards au pays chaque année (un chiffre que l’armée aimerait beaucoup voire passer à 6, dans l’avenir, afin de fabriquer quatre nouveaux sous-marins nucléaires avec le consentement programmé du gouvernement). Et à quoi sert-il exactement ? L’armement nucléaire, c’est cette boîte de Pandore qui fut une époque, était non seulement la garantie de la paix mondiale, via le fantasmagorique équilibre de la terreur, mais aussi celle de la surpuissance. Désuet ? Pas du tout si l’on en croit la France qui par deux fois, dans le plus grand calme, vient de se refuser à signer une résolution de l’ONU. Celle-ci, à l’initiative de 122 pays (qui bien évidemment, ne disposent pas de la bombe) tels que l’Autriche, la Suède (dont on vante le modèle uniquement lorsqu’on le veut), le Nigéria ou encore le Mexique vise l’interdiction totale de l’arme nucléaire. Dans ce traité, les signataires s’engagent à ne jamais fabriquer, détenir ou encore utiliser la bombe. Autre versant, ils demandent à ce que les pays atomiquement armés, se désarment.

« Etonnamment », les cinq puissances nucléaires officielles que sont les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la France et la Grande-Bretagne s’y sont opposées. En juin déjà, sous François Hollande, le gouvernement français avait voté contre et a récidivé sous Emmanuel Macron avec cet argument imparable : « Le désarmement ne se décrète pas, il se construit ». C’est très certainement pour mieux construire l’avenir que la France ne veut même pas en entendre parler et qu’elle compte se réformer par des décrets (oups, pardon, par des « ordonnances »). Les Affaires Etrangères vont même encore plus loin, comme l’a rapporté le Canard Enchaîné (12/07/17), « Ce texte est susceptible de fragiliser le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires ». C’est vrai ça, si on arrêtait d’avoir la bombe, des pays comme le Pakistan, Israël, l’Inde ou la Corée du Nord pourraient essayer de ne pas jouer le jeu et de l’obtenir en cachette. Hein, pardon, une remarque ?

Il est beau mon champignon !

On peut dire ce que l’on veut, mais il n’y a pas à tortiller, en France, on aime tout simplement le nucléaire. Dans le civil, on adore tout autant, si ce n’est plus, quand bien même on laisse au ministre de l’écologie dire qu’il faudrait fermer quelques centrales. Et comment pourrait-il en être autrement alors que la stature économique de l’hexagone ne cesse d’être remise en question et que cette Bombe nous permet de nous tenir torse droit, face au reste du monde, à la place qui nous est due. Du haut de notre nuage, au sein de notre « club des cinq » si restreint, la France se sent digne. (Ndlr. Non, « Le Club des cinq au bord de l’abysse », ne serait pas un bon titre pour cet article).

Après tout, la capacité d’avoir l’arme de destruction sans l’utiliser, simplement pour dissuader, n’est-elle pas la preuve que nous sommes bien plus évolués que d’autres qui en feraient n’importe quoi ? Jamais nous n’oserions suspecter Xi Jinping, Poutine ou Trump de mauvaises intentions. S’ils sont membres de notre club, c’est bien parce que nous sommes tous « res-pect-ables » (Ndlr. Mais un raisonnement néo-colonialiste peut-il seulement l’être ?). Non, définitivement, nous sommes bien trop évolués pour craindre le pire, trop raisonnables. La peur de l’anéantissement nucléaire est si lointaine… Et pourtant, en période d’élection, nous frémissons toujours un peu lorsqu’en ultime recours nous nous demandons à voix haute ce qui pourrait se produire si certains accédaient au fameux bouton rouge. « Non mais sérieusement, vous imaginez Marine Le Pen ou Donald Trump (oups) avoir les codes ? », assène la vindicte populaire qui se rassure toujours en se disant que ça n’arrivera jamais.

Mais heureusement, contrairement à d’autres, nous ne sommes certainement pas du genre à laisser trainer nos bombes n’importe où. Les déchets, oui. Les bombes, jamais ! Imaginez un pays ravagé dont l’armement se retrouverait éparpillé : au hasard, la Libye, qui par chance, ne l’avait pas, la bombe… Non, l’armement nucléaire, ça ne se laisse jamais à l’abandon. Quand on sait que les Etats-Unis sont le seul pays à l’avoir balancé sur une population un jour, on se dit qu’eux, c’est certain, ils doivent sacrément respecter leur armement. Et bien repensez-y. Comme l’a démontré John Oliver au sein de son Last Week Tonight (Ndlr. Qui, un jour, tout comique qu’il est initialement, finira bien par recevoir un Pulitzer pour le travail journalistique de son émission. Je prends les paris), les Etats-Unis ne prennent pas forcément soin de leurs trop nombreuses têtes de missiles nucléaires. A titre d’exemple, dans l’un des silos du Wyoming où certains sont entreposés, en 2014 les portes ne fermaient même plus quand le matériel informatique était tout bonnement archaïque (les ordinateurs sur place utilis(ai)ent encore des disquettes de première génération) ! Plus généralement, ces entrepôts géants y sont minés par la négligence et l’incompétence absolue. La même année, le Major General Carey, en charge alors de superviser l’armement, devait être renvoyé pour alcoolisme et conduite inconsidérée (notamment en Russie) quand le Vice-Amiral de la Navy Timothy Giardina (en charge de superviser tout ce petit monde en tant que « deputy commander of U.S. nuclear forces ») a également dû être relevé de ses fonctions par Barack Obama pour avoir été pris en flagrant délit en train de jouer avec des jetons contrefaits au casino (ceci n’est pas une blague). En dépit d’une armée et d’un contrôle au top niveau, certains accidents ont déjà failli causer l’explosion de missiles qui auraient pu détruire certains Etats, dont l’Arkansas.

« La sécurité de ces entrepôts nucléaires serait défaillante ? C’est amusant, nous, en France ce sont nos centrales ». C’est fou comme on se fend la poire dans le monde post Fukushima.

Car la terreur est humaine

L’important reste de penser que cet armement est utile. Ou qu’en tout cas, il le sera un jour. « Et puis alors que nous ne savons déjà pas quoi faire de nos déchets nucléaires, que ferions-nous en cas de démantèlement ? », rationnalisent les rationalistes. « Le seul moyen de s’en débarrasser étant de les balancer sur des civils, vous préférez quoi ? », réfléchissent les plus réfléchis. Il n’empêche qu’à une époque où le terrorisme est consenti comme le plus grand des fléaux, il est surprenant que la solution envisagée en revienne encore et toujours à un équilibre de la terreur qui pourtant ne semble en rien empêcher les pays qui la brandissent d’être touchés par celle-ci. Et comment entretenir l’hypocrisie qui permet de se poser en gardien de la morale face aux pays qui voudraient intégrer le club des bombardiers ? Sommes-nous vraiment meilleurs que les autres ? Sommes-nous jamais prêt à détruire le monde d’un claquement de doigt ou d’un pressement de bouton ? « Le désarmement ne se décrète pas, il se construit », nous dit-on. Un peu comme un sous-marin nucléaire, comme l’entérinement de l’Etat d’Urgence dans le droit commun, comme l’avenir de la planète ou peut-être même comme la paix. « Le monde est en Guerre », mais par chance, ce n’est pas la troisième guerre mondiale. Rompez.

“Oh mon Dieu ! Ils les ont fait sauter leurs satanées bombes ! Je vous hais ! Soyez maudits jusqu’à la fin des siècles !”

[1] Un Zeus/Jupiter, qui, si on se penche sur la mythologie, est quand même ce despote qui, en plus d’être responsable de tous les maux de l’humanité, est aussi celui qui était incapable de ne pas baiser la terre entière, allant jusqu’à violer sa propre mère. Accordons nous sur le fait qu’on ne fait pas plus classe comme modèle de gouvernement pour un sauveur présumé de la tyrannie fascisante. Mais après tout, si ça fait intelligent…
Nicolas Sarkozy, qui était ravi de fanfaronner partout sur sa soudaine culture littéraire ne s’y est certainement pas trompé en y voyant son fils spirituel : « Macron, c’est moi, en mieux ». Bref, ellipse à part, revenons aux moutons. A l’humanité, donc. Malade et tristement mortelle par la volonté jupitérienne.

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