Comédies impopulaires

La comédie populaire, la France s’en est fait une spécialité. Et comme toutes les spécialités, elle n’est pas forcément toujours digeste. Mais cela n’empêche pas les distributeurs de films de vouloir nous en refourguer par cargaisons. C’est triste mais c’est malheureusement comme ça, dans le cinéma comme partout ailleurs, l’emballage est souvent bien plus important que le « produit ». Alors quand toute une campagne de production tombe à coté en visant le mauvais public ou carrément en trompant les spectateurs sur la teneur de l’œuvre, il se passe quoi ?

L’importance d’une bonne campagne marketing, comme l’explique sans fard le producteur de musique du Wrong Cops de Quentin Dupieux, « c’est 95% du boulot ». Et ce n’est pas pour rien que le réalisateur est ici mentionné puisque pour illustrer ce phénomène de campagnes promo qui ont fini par d’avantage nuire au film qu’elles étaient censé promouvoir, nous allons nous pencher sur l’un de ses films, Steak (2007), ainsi que sur celui du film de Jonathan Zaccaï, JC comme Jésus Christ (2012) : deux flops et deux films écornés brutalement par les critiques.

A (trop) Teaser

Quelques mois avant février 2012 et la sortie de JC comme Jésus Christ, c’est la déferlante promotionnelles dans les salles de cinéma. A coups de courts teaser, l’ambiance est posée : « Avec une Palme d’or à 15 ans, un César à 16, Jean-Christophe Kern, « JC », n’est pas un adolescent comme les autres. Cependant, cette année, il passe son bac… », ce qui est le synopsis officiel du film. Les séquences sont courtes : une quinzaine de secondes, une punchline du genre « Avoir conscience de mon génie, ça ne m’empêche pas de douter. Je suis un jeune homme comme les autres, même si je suis beaucoup mieux payé et que j’entretiens mes parents », ponctuée du titre du film et d’un bout de la chanson Cold Love du groupe belge Ghinzu. Les spots reviennent très souvent et sont aussi incommodants dans les salles qu’une quinzaine de pub Juvamine de suite. A l’image, Vincent Lacoste, tout juste auréolé du gros succès (mérité) du film Les Beaux Gosses de Riad Sattouf, sorti deux ans plus tôt est un panneau publicitaire à lui tout seul. Le public visé est clair : celui qui a aimé le film de Satouf et plus globalement, ce public de 15/16 ans en quête d’émotions similaires et qui pourrait se reconnaitre dans ce personnage qui va donc, bientôt passer le bac, tout en étant reconnu comme un génie.

En 2007, pour Steak, la recette était encore plus simple, si ce n’est simpliste. Steak EST un film d’Éric et Ramzy et donc une comédie populaire. Peu importe à la production qu’à cette époque, le duo comique à l’humour plus régressif qu’absurde soit déjà en passe de devenir ringard. La série H où ils côtoyaient aussi Jamel s’est arrêtée depuis cinq ans et le succès massif de La tour Montparnasse infernale est déjà oublié. Peu importe donc que leurs deux derniers films Double Zéro et plus particulièrement Les Daltons aient autant étés décriés par la critique que par le public. Un cycle se termine, mais la production s’en fiche en misant tout sur les deux acolytes et une tagline pour le film : « Lequel des deux sera un Chivers ? »

… on se prend la Réalité

Dans une interview récente, David Lynch considérait que les bandes annonces détruisaient les films en en montrant trop. Dans certains cas, c’est tout à fait juste. Dans d’autres, elles vont jusqu’à avoir un impact direct sur le film puisque certaines scènes ne sont alors tournées qu’avec celles-ci en tête. Mais pour les films qui nous intéressent, le problème est différent. En réalité, aucun de ces deux films n’est tel qu’il a été vendu. Aucun de ces deux films n’est en réalité une comédie populaire.

Dans le cas de Steak, c’est même encore pire : le film n’est tout simplement absolument pas un film d’Éric et Ramzy. Il est un film AVEC Éric et Ramzy et la différence est fondamentale. Il est vrai qu’à cette époque, Quentin Dupieux n’est qu’un illustre inconnu aux yeux du grand public (ce qu’il est toujours, d’une certaine manière vrai, tant son public visé n’est pas « grand »). Plus connu sous le pseudonyme de Mr Oizo en tant que compositeur/DJ de musique électronique, il réalise avec Steak son second film, mais le premier bénéficiant d’une véritable sortie nationale (son premier film, Nonfilm, est sorti en 2001).

Dan (Kavinsky) au centre, moqué pour avoir flirté avec une “naturelle”.

Tout en inscrivant ses créations dans le « grand n’importe quoi », comme il le dit lui-même, il a su développer de films en œuvres un véritable univers d’auteur, un univers absurde mais cohérent, imbriqué avec sa musique. Mr Oizo/Quentin Dupieux composant évidemment lui-même ses bandes originales, la musique y est fondamentale. On retrouve d’ailleurs un certain nombre d’artistes de la scène électro française dans Steak : Kavinsky (Dan, le chef de la bande des Chivers), SebastiAn (également un Chivers) ou encore Sebastien Tellier (qui fait même une référence à la bande des Chivers dans sa chanson Divine ayant représentée la France à l’Eurovision en 2008).

Dans Steak, (intitulé comme ça pour l’aspect universel du mot qui revient pour Dupieux à avoir appelé son film, « film ») il met en place la figure de deux adolescents paumés, joués par Éric et Ramzy donc, dont le premier, Blaise, interprété par Éric, écopera à la place de l’autre pour le meurtre sanglant qui le conduit à passer sept années enfermés. A sa sortie, il retrouve un monde très différent où Georges (Ramzy), l’ancien inadapté qui se faisait molester au lycée est en passe d’intégrer les Chivers, la bande la plus cool qui soit. Et dans cet univers, il n’y a rien de plus « cool » que la chirurgie esthétique, la superficialité, l’anti-intellectualisme et le culte du corps sain (pas d’alcool, pas de cigarettes). Loin de la comédie populaire, Dupieux propose ici une relecture absurde mais acerbe du mythe de la bande de lycéens qui depuis Grease, a imprégné non seulement l’imaginaire collectif américain, mais aussi mondial. Au final, Dupieux parle finalement du monde contemporain et derrière les rires (qui sont là, mais jamais de façon grasse), son film est tout simplement intelligent. Et d’avantage qu’à Grease, on en vient à penser que le saignant Steak de Dupieux est certainement plus proche du Cry Baby de John Waters, qui dynamitait déjà la culture populaire américaine en 1990. Et s’il y a bien quelque chose que Waters, le roi du cinéma trash américain, n’a jamais été, c’est « populaire »…

…en faisant « bande à part »

En ce qui concerne JC, le film n’est absolument pas tel qu’il a été vendu. A vrai dire, il n’est même pas celui que le réalisateur avait envisagé. En effet, le personnage principal ne devait être qu’un des personnages d’un autre film, dont Jonathan Zaccaï n’arrivait pas à boucler le scénario. Au final, avec un tournage de deux semaines, JC comme Jesus Christ est bien plus proche d’un film expérimental que de la production comique calibrée qu’on a voulu vendre. Bien pire, le film n’est vraiment une comédie, ou en tout cas, pas que ça. Le film est d’avantage une satire du milieu du cinéma et de la starification qui l’accompagne.

Retrouver un rapport de brutalité. En tout cas arrêter de flatter (le spectateur) comme si c’était un labrador. Les autres, ils font de la lèche

Et comble du comble, le pitch du film, qui semble tourner autour d’une sorte de Godard adolescent dont l’absolu serait de passer le bac et donc de le confronter au quotidien n’est en réalité qu’une ligne de scénario servant à décrire le personnage. C’est à peine si le temps d’un pastiche, JC est vu au lycée, lui qui est en permanence suivi par une équipe documentaire, à la C’est arrivé près de chez vous (le bijou d’humour noir de Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde sorti en 1992). Du bac en horizon, on se concentre plutôt sur le nouveau projet du réalisateur « génial », celui d’un biopic musical sur Marc Dutroux, le tristement célèbre pédophile belge, pour lequel les acteurs se meurent d’obtenir le premier rôle. Et d’ailleurs, les stars du cinéma françaises sont nombreuses à jouer le jeu pour se moquer gentiment du milieu et de leurs propres images (Elsa Zylberstein, Gilles Lellouche ou encore Kad Merad).

Écoute mon grand, il ne faut pas essayer d’être plus fort que le système“, expliquent les producteurs de JC.

Il y avait bel et bien un public pour « JC », qui est un film étrange mais bourré de qualité. Film drôle mais aussi souvent plus intelligent qu’il ne pourrait le laisser penser, le film a fini par trouver un relatif public de niche, à posteriori. Un public qui aurait pu être attiré par celui-ci dès ses prémices si celui-ci avait été présenté tel qu’il était, et non pas pour plaire à un plus grand nombre qui ne pouvait être séduit, et surtout à un public jeune, qui n’a pas la majorité des références que contient le film. Depuis s’être fait assassiner par le public et la critique, le belge Jonathan Zaccaï ne semble pas s’être essayé de nouveau à la réalisation.

 

En plein dans le culte

Le duo confronté à son image.

De la même manière, mais bien plus encore, Steak est quant à lui véritablement devenu un film culte. Et une bonne partie du public qui constitue cette fan-base adepte de films « étranges » y est venue non pas pour Éric et Ramzy mais bien le plus souvent en dépit d’eux (ils ont d’ailleurs souvent étés de prime abord repoussés par la présence du duo comique). Ce film fait d’ailleurs presque office de rupture officieuse pour le duo comique tant Éric Judor a su entreprendre un virage solo bien plus baigné d’absurde par la suite. En l’occurrence, il est non seulement devenu un fidèle de Quentin Dupieux (en jouant dans Wrong (2012) et Wrong Cops (2015, en anglais), mais est resté en partie dans cette veine depuis, notamment dans sa série Platane, joyeux foutraque absurde plein d’autodérision[1].

Avec ses films qui ont suivi, dont Rubber en 2010, qui suit notamment un pneu tueur en série, Quentin Dupieux a poursuivi la même veine, en s’ouvrant un peu plus encore aux Etats-Unis et à Los Angeles où il vit désormais, semble-t-il, majoritairement. Désormais, il ne semble même plus avoir véritablement besoin de campagne de promotion – ratée ou réussie – tant il a su fédérer un certain public par son univers et sa pâte visuelle. Cette année, il est revenu en France pour y réaliser son premier film depuis Steak : Au Poste, dont le casting réunit notamment Albert Dupontel ou Orelsan.

“La partie sera bleue” – un monument d’absurde pour un jeu surréaliste entre Chivers qui semble mêler intelligence et anti-intellectualisme quand celui qui donne la bonne réponse, reçoit un coup de crosse.

[1] Et non, nous ne parlerons pas de ce choix artistique étrange qui consiste pour l’auteur à avoir créé une série publicitaire reprenant les codes de sa propre série pour EDF. La seule plaidoirie que nous pourrions lui trouver est celle qui consiste à dire que malheureusement, l’absurde, ne rapporte que peu et que si c’est là le prix pour pouvoir continuer… (Non, vraiment, quel “monde de merde“…)

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